Recherche sur un nouveau tableau de Marin Marais comme jeune homme

Tableau d’un violiste au château de Blois recherche réalisée par Sylvia Abramowicz, Jonathan Dunford et Corinne Vaast

tableau_blois

(N.B  Cliquez sur les images pour les agrandir)

Les archives de château de Blois indiquent que ce tableau est entré dans les collections permanentes du musée de Blois avant 1861.

A cette période il était alors attribué au peintre Jean Dieu dit Saint Jean, et le portrait du musicien était  identifié comme étant celui de Marin Marais.

Voici le registre (une copie circa 1960 l’original a été brûlé) :

registre_Blois_1

Il faut rappeler qu’au milieu du XIX°siècle, on ne s’intéressait ni à la viole ni à Marin Marais. Puis de nombreux articles ont été écrits dans les journaux locaux ; tous les articles stipulaient que le personnage représenté dans le tableau était Marin Marais. Voici un extrait des archives de château de Blois (1888) :

registre-Blois_2

Dans les années 1960, le tableau a été restauré par les ateliers du Louvre, et certaines personnes, dont la célèbre Madame de Chambure, ont déclaré que le violiste portraituré était Johann Schenk et non Marin Marais.

Les spécialistes d’iconographie d’alors ont attribué de façon erronée le tableau à Netscher. Celui s’explique par le fait que deux tableaux, tous deux de la même dimension ont été donnés au musée de Blois, la même année par le même donateur.  Comme vous pouvez le constater, le tableau placé au dessus de celui du violiste évoque par certains traits la veine de Netscher, et le personnage de ce tableau a été identifié comme étant la princesse palatine, mère du régent habillée en Diane (en 1869) :

deux_tableaux

princesse

En fait l’autre tableau n’est ni la Princess Palatine ni un tableau de Netscher et n’a rien à voir avec notre tableau à part qu’il a été donné au musée au même temps.

Puis l’expert iconographe A.P. De Miromonde dans « Revue de Musicologie »  en 1965 n’a vu que six cordes à la viole,

« Remarques sur l’iconographie musicale » (page 7) ,

« Le musée de Blois possède un portrait de musicien jouant de la basse de viole…Dans le tableau, la viole n’a que six cordes et le modèle plus de 19 ans ». :

cordes

Et elle a identifié le portrait comme étant celui de Johann Schenck en se basant sur une gravure exécutée par un parent de Johann Schenck, Pieter Schenck, représentant un violiste dans une position analogue à celle du personnage du tableau.

Cette hypothèse a été répétée maintes fois à partir des années 1960 :

gravure_Schenk

François Lesure et Florence Getreau ont (re)attribué le tableau à Jean Dieu dit Saint Jean. En 1998 Florence Getreau a publié un article dans Musique-Images-Instruments « Les archets français aux XVIIe et XVIIIe siècles, quelques repères iconographiques » :

article_getreau

Florence Gétreau émet l’hypothèse suivante : « Il se pourrait s’agir de l’un de fils de Marin Marais, représenté par le peintre Jean Dieu dit Saint-Jean (1658-1715) parrain du modèle et auteur de la gravure de mode bien connue Homme de qualité jouant la basse de viole  datée de 1695, qui reprend la composition de ce précieux tableau, avec la viole appuyée sur un tabouret » :

gravure_St_Jean

En faisant des recherches sur les gravures de Jean Dieu dit St. Jean au département des Estampes à la Bibliothèque Nationale de France et au Musée Carnavalet nous nous sommes rendus compte que les gravures de Jean Dieu dataient de (collection au musée Carnavalet)  : 1685, 1688, 1689, 1690, et 1693.

La plupart de ces gravures sont des gravures de mode, une seule est intitulée « femme de qualité jouant une guitare », de nombreuses autres ont pour sujet, le roi et sa famille.

En voici une due à Jean Dieu dit Saint Jean représentant Louis XIV :

jeandieuslousXIV

Je vous invite à consulter l’article suivant qui est paru avant la restauration du tableau du musée de Blois aux ateliers de Louvre en 1961.

A. Tessier, « Quelques portraits de musiciens français du XVIIe siècle », paru dans le Bulletin de la Société d’Histoire de l’Art français en 1924 :

tessier Voici la signature dont parlait M. Tessier :

signature_tableau

La même gravure est d’ailleurs reprise dans une copie du manuscrit de Manchester illustrant un noble jouant de la lyra-viol (17ème siècle).

« A gentelman of quality playing the viol di gamba » :

gravure_St_Jean

Je fais un petit point sur ce tableau :

1 – Le tableau du musée de Blois n’est pas de Netscher.

2 – Le musicien n’est pas Schenck.

3 – La partition sur le tabouret est de Marais, il s’agit du 3ème prélude de son 1er livre, disposée différemment que dans la version imprimée du 1er livre publié en 1686 :

detail_partition Regardez maintenant le visage du musicien dans le tableau de Blois et le célèbre tableau de Marin Marais par André Bouys qui est actuellement au musée de la musique à Paris et la médaille en bronze réproduite dans « Le Parnasse François » d’Evrard Titon du Tillet paru en 1732 après la mort de Marais.

Il faut savoir que le tableau d’André Bouys a été peint quand Marin Marais avait une cinquantaine d’années. L’original a été exposé accompagné de sa gravure au salon de 1704. L’original a été perdu, et le tableau qui est exposé au musée de la musique n’en est qu’une réplique, exécutée donc à partir de sa gravure. Cela peut expliquer la différence de couleur des yeux dans les deux tableaux ci-dessous :

visage_Bloisvisage_ParisMarais_medaillon

Regardez aussi l’ornement des chaussures dans le tableau de Blois et le tableau de Paris :

chaussures

3 – Si on voulait établir une date de l’exécution de ce tableau, nous pourrions comparer les habits dans d’autres tableaux de cette époque :

costumejpg

4 – En supposant que le tableau est bien de Jean Dieu de Saint Jean ;

Ses dates : (né le 16 février 1654  – 1695)

Dates de Marin Marais (1656 – 1728) Contrat de mariage entre Marin Marais à Catherine Damicourt 21 septembre 1676 Vincent Marais (né vers 1677) Anne-Marc Marais (né en novembre 1679) Roland Marais (c.1680-c.1750) Jean Louis Marais (1692 – après 1747)

Ie livre de Marais  – 1686

Comme je l’ai déjà constaté « la mise en page » du manuscrit dans le tableau n’est pas la même que dans le 1er livre imprimé, et le peintre s’est appliqué à peindre dans leur intégralité, les notes, les doigtés et même les ornements :

prelude_comparaison

Le manuscrit du tableau ressemble fortement au manuscrit 9466 de la Bibliothèque nationale d’Ecosse (manuscrit olographe de Marin Marais) même si ce prélude n’y figure pas. Je dirais que cela indique que le tableau a été exécuté avant la publication du premier livre de Marais en 1686. Si jamais le violiste du tableau était Schenck, il semblerait d’autant plus étrange qu’il posa  avec la version manuscrite du 3ème prélude du 1er livre de Marin Marais , un livre imprimé et célèbre dans toute l’Europe.

(Manuscrit 9466 de la Bibliothèque Nationale d’Ecosse (avant 1685) :

ms_edn

Quant aux enfants de Marin Marais :

 Vincent n’ aurait eu que neuf ans, Anne Marc 7, Roland aurait eu 6 ans, Jean Louis 3 ans…

On est certain que Jean Dieu dit Saint Jean est mort en 1695 (et non 1715);

 Jean Dieu de Saint Jean  = je cite Marianne Grivel dans Le commerce de l’estampe à Paris au XVII ° siècle « dessinateur et marchand d’estampes né vers 1655, mort en 1695 ».

Il aurait été dessinateur et non graveur, et aurait à l’occasion vendu les estampes gravées d’après ses desseins, sa veuve, elle, par contre vend, je cite Marianne Grivel dans , «  en 1698, la veuve Saint Jean vend à Paris « sur le quay Peltué à la pomme d’or » un portrait de la duchesse de Bourgogne gravé d’après le dessin de son mari » cf Bibli nat Est Coll Hennin, t.84

Voici en extrait de l’article de Catherine Massip dans Imago Musicae IV ( 1987) sur

« Les personnages musiciens dans les gravures de mode parisiennes « 

page 147 :

massip

et finalement :

extrait des dictionnaires historiques d’après des documents authentiques inédits » par A. Jal, 1867.
Ce dictionnaire est très important parce-qu’il était constitué

avant que les registres parroissiaux et l’état civil brulent en
1871 lors des 2 incendies de l’Hôtel de ville, durant la commune de Paris.

dictionaire_JAL_titre jal

Par ailleurs Jean Dieu de Saint Jean a été parrain d’un enfant de Marin Marais.

Voici un extrait du livre de Sylvette Milliot et Jérôme de la Gorce sur Marin Marais (pages 61 et 62):

Jean Louis Marais est né le 19 juillet 1692, baptisé le même jour à St Germain l’Auxerrois , et qu’il a pour parrain à cette occasion « Jean Dieu de Saint Jean peintre du roi »

Si on songe que Jean Dieu de Saint Jean aurait fait ce tableau l’année de sa mort (en 1695) Vincent aurait eu 18 ans, Anne Marc 16, Roland 15 ans, et Jean Louis que trois ans, le filleul du peintre.. Puis il (ou un autre graveur) aurait fait tout de suite la gravure basé sur ce tableau. Cela n’a aucun sens !

Je dirai que de placer ce tableau dans les années 1670/1680 correspond mieux avec :

1 – les manuscrits écossais (déposés avant 1685 à Edimburgh) 2 – le premier livre de Marais publié en 1686 3 – les gravures de Saint Jean (normalement fait après les tableaux) donc dans les années 1680/1690.

Finalement pour ajouter sur toute la reste de notre thèse est la décoration des chaussures. Uniquement les nobles à la cour de Louis XIV avaient le droit de porter des « talons rouges ». Le violiste dans le tableau de Blois et le tableau de Paris porte ces rubans rouges. Il faut aussi rappeler que Marin Marais était le fils d’un cordonnier….

© Jonathan Dunford, août 2006

(merci à Sylvia Abramowicz et Corinne Vaast pour la relecture du texte)

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